VIOLET

L’unique décor est une sorte d’immense plaque de plastique noir verni, recouvrant l’intégralité du fond de la scène. Cette plaque n’est que partiellement lisse, amochée comme si on s’y était cogné plusieurs fois. L’aspect brillant crée un léger reflet des corps. Les quelques creux et raillures produisent une irrégularité appréciable, où viennent même se loger quelques giclures de lumière. Ces discrets accidents lui donnent un aspect brut et évoquent les sculptures de Banks Violette. Le sol restera vierge, si ce n’est l’empreinte des corps échoués. Brendan Dougherty accompagnera le spectacle par ses percussions électroniques, dans un son extrêmement proche des productions raster-noton, assez moléculaire et minimal, susceptible d’accès de fureur.
Dès le départ les danseurs sont cinq. La scène n’en invitera pas un de plus, et n’en relâchera aucun. La teinte générale abstraite du spectacle nous fournit des possibilités d’évasion immédiates. Telle une maladie infectieuse, le long cheminement de la posession commencera par chatouiller en douceur une infime partie de leur corps, et terminera par martyriser l’intégralité de leur âme. Murés quelquefois dans leurs solos, les danseurs font néanmoins jaillir quelques beaux moments de connexion, notamment un passage semblable à une scène d’amour ou de bagarre complètement amorphe. Mollement englués les uns sur les autres, ils forment une sorte de boule de chewing-gum géante.
Les humains s’animalisent. Nos danseurs, tels des poissons hors de leur bocal, sont coincés entre l’immobilité et l’épilepsie convulsive, le silence et le cri, la vie et la mort, en somme condamnés à agoniser perpétuellement. L’épuisement devient pratiquement un processus d’écriture purgatif, il n’y a ni le temps ni l’énergie de faire ce qui n’est pas absolument nécessaire. Ils vont quitter la terre, ne tiennent plus sur leurs pieds, mais lèvent les bras au ciel.
Plus tard encore, à quatre pattes, les dos s’arrondissant, beuglant et crapahutant, ils se transforment plutôt en fauves. Une jungle se déploie sous nos yeux. Laissant s’écouler ici et là nuées de cris et torrents de sueur, le chaos se répand panoramiquement dans tout l’espace mental que représente la scène. Puis soudain, en un geste, l’attention se replie précisément sur deux mains refermées l’une sur l’autre, dont les doigts confectionnent, l’air de rien, très certainement les barreaux d’une cage.
La lumière est un élément-clé du spectacle. Elles apparaît quelquefois vêtue d’une blancheur aveuglante, artificielle, pharmaceutique, qui provoque angoisse et insomnie chez tous ceux qu’elle attrape. L’un des passages les plus marquants est probablement quand elle vient s’écraser sur le sol, dans une nuance orange et cuivrée. Nous assistons à une sorte de coucher de soleil, mais, comme dans les tournesols de Van Gogh, le soleil ici est malade et a la “couleur du souffre”.
Presque tout le temps, la frénésie est enchaînée à la frénésie. Cette couleur appliquée de façon trop monochrome fait parfois perdre en densité le spectacle, et cloue l’imaginaire à un seul et même tableau.
On peut conclure en disant qu’il s’agit d’une pièce harmonieuse et habitée, généreuse dans les images et l’énergie qu’elle convoque, et surtout très ouverte aux diverses possibilités de lecture. Cette pièce a définitivement l’ambition de brûler, plus que de s’éteindre.
Text by Anna S.